Les Audacias d’Hélène Madeleine, la concierge
Ne te hâtes pas de punir
Hâtes-toi de comprendre
Proverbe russe
Voilà de cela bien longtemps, au début du siècle dernier. Dans une petite rue, de Paris, sans issue, tout près du boulevard Ménilmontant, se trouvait un immeuble, modeste.
En pénétrant par la porte cochère, on aboutissait dans un grand hall, d’où partait sur le coté droit, les escaliers desservant six étages du bâtiment A. à gauche la cour à traverser pour atteindre le bâtiment B
Au centre une porte vitrée, un rideau de voilage, cachait l’intérieur aux regards indiscrets. Au-dessus de la porte, sur une planchette de bois, l’on pouvait lire : « LOGE »
Un léger coup sur le vitrage et une voix douce, depuis l’intérieur vous invitait à entrer.
On pénétrait dans une pièce mal éclairée, par une fenêtre donnant sur la cour de l’immeuble. Une odeur âcre : indéfinissable vous saisissait, les narines et la gorge : un mélange de cuisine et de vin un peu rance.
Une table, un buffet, quatre chaises de bois blanc meublaient la pièce.
Dans la pénombre on pouvait distinguer deux femmes sans âge : les concierges ou les pipelettes comme les avait, baptisées : Eugène Sue dans ses romans.
Impossible de différencier la mère de la fille, si ce n’est les cheveux blancs, parsemés dans le maigre chignon de l’aînée
La fille, Madeleine présentait la même silhouette noire, triste et sans grâce, que la mère.
Madeleine appartenait à cette génération de femmes, fiancées dans les années 1913, 1914, où ce mot possédait encore sa vraie signification : attente, espérance et confiance.
Au moment où le trousseau était enfin prêt, que la réalisation du rêve approchait ;
La France mobilisa tous les hommes jeunes et valides, pour en faire : les « poilus » de la guerre 1914-1918
Le conflit s’éternisa.
Les gueules cassées apparurent, ainsi les manchots et mutilés de toutes sortes.
Le combat massacra de nombreux, jeunes innocents.
Puis arrivèrent les nouvelles :
Mort au « Champ d’Honneur » avec parfois des médailles pour les familles.
Les filles enlevèrent les robes claires, les remplacèrent par des noires, coiffèrent le chapeau au long crêpe, pour cacher les yeux rougis, par les larmes.
Elles laissèrent jaunir les draps du trousseau dans les armoires.
Elles formèrent : « Le bataillon des veuves vierges »
Certaines, bien plus tard s’unirent avec des rescapés de l’enfer, mais beaucoup d’autres restèrent « vieille filles » leur vie brisée.
Madeleine, la concierge appartenait à cette « confrérie » apparemment, elle cherchait l’oubli dans le fond des bouteilles de vin ordinaire..
Parfois, les locataires la croisaient, titubant dans les couloirs, et quelquefois affalée dans un coin, inconsciente.
Mais même son sommeil et ses rêves étaient troublés par : Cordon, s’il vous plaît, des visiteurs qui sortaient de l’immeuble ou la sonnette suivit du nom du locataire qui rentrait tard.
Peut-être devrai-je expliquer le rôle des concierges dans ces immeubles :
Madeleine, dans cet ancien immeuble sans ascenseur, avait au moins soixante-quinze logements à sa charge : distribuer deux fois pas jour le courrier, nettoyer l'escalier des deux bâtiments et les cours, sortir et entrer les poubelles.
Comme ses « collègues » elle était logée dans un minuscule « réduit » mal aéré et obscure.
Elle assurait une permanence et surveillance de jour et de nuit.
Le jour, ses déplacements devaient être signalés avec des écriteaux sur la porte :
- La concierge revient de suite.
- La concierge est dans l’escalier A ou B.
En général elle rendait de menus services aux locataires, comme réception de colis, de messages, visites de représentants ou autres.
Elle gardait les enfants de l'immeuble, pendant une heure ou deux à la sortie de l’école, si la mère s’absentait.
Mais le plus pénible devait être la permanence de nuit.
A 10 heures du soir le portail de l’immeuble était fermé, l’ouverture était commandée par un système dont j’ignore le mécanisme. Je sais seulement qu’un cordon installé à la tête du lit de la concierge, ouvrait la porte.
(Peut-être ? pour que cette histoire soit plus claire, devrais-je expliquer qu’elle se passait dans les années 1920. Que l’électricité n’était pas encore installée dans cet immeuble.)
Voilà pourquoi lorsqu’un locataire ou un visiteur désirait sortir de l’immeuble, il devait crier en passant près de la loge :
-Cordon s’il vous plaît.
Lorsqu’un habitant de l’immeuble rentrait, un coup de sonnette réveillait, la malheureuse, qui à nouveau tirait sur le cordon, cette fois lorsque le locataire passait devant la loge il devait dire son nom.
Je me demande si elle les comprenait toujours ?
Ube autre coutume existait dans mon enfance et qui devait en quelque sorte augmenter le travail des préposées au « cordon » : Les enterrements
C’était une époque où la Sécurité Sociale n’existaient pas encore. Il y avait bien des hôpitaux, mais tellement misérables, qu’une grande partie des malades préféraient mourir chez eux.
Je n'ai jamais oublié une jolie petite fille suisse, blonde qui paraissait très fragile, nous la rencontrions dans l'escalier avec sa maman, une belle femme, très élégante.
Un jour, la petite Suzanne tomba dans la rue, se fit une légère blessure, quelques jours plus tard, elle mourut du tétanos, cela m'avait beaucoup marqué, puisque je m'en souviens encore.
Longtemps, je croisais dans l'escalier, sa mère vêtue de noire, son long voile de crêpe tombant sur ses épaules, lorsque je lui disais bonjour, elle répondait avec un triste sourire en caressant mes cheveux.
Lorsque quelqu'un décédait dans l'immeuble, d'abord on affichait le faire-part, sur le portail, pour que tous les voisins en prennent connaissance.
Souvent, la concierge faisait la quête auprès des résidents, pour offrir une couronne de fleurs.
Puis le jour des funérailles arrivait.
Les pompes funèbres installaient le décor :
Des grands draps noirs, tout au tour du portail.
« Pour la petite Suzanne les draps étaient blancs, toutes les fleurs et les couronnes blanches également. »
Dans le centre du hall d'entré, on plaçait le cercueil, diverses décorations, suivant le culte du défunt Crucifix, chandeliers, etc…Cela devait, aussi, dépendre des ressources des familles, ainsi que les fleurs et les couronnes qui s'entassaient, plus ou moins abondamment.
Je trouvais l’odeur, des fleurs coupées mélangées au feuillage d'eucalyptus, écœurante.
Des hommes en noirs montaient la garde du cercueil entouré de cierges.
Lorsque, je rentrais de l'école et devais traverser toute cette installation, je tremblais de peur.
D'abord, je longeais le mur timidement, dès que je sentais que personne ne m'observait, je courrais dans l'escalier et arrivais à la maison en tremblant, je souhaitais seulement une chose : c'était que le cortège parte avant l'heure de mon retour à l'école.
Le corbillard avec quatre ou six chevaux arrivait, on installait le cercueil, les fleurs et couronnes, puis, les hommes en noirs donnaient les ordres pour la formation du cortège.
Les hommes de la famille, puis les femmes toutes en noir, les visages cachés derrière les voiles de crêpe qui tombaient jusqu'à la taille, les amis suivaient derrière, tout ce monde partait à pied pour rejoindre le cimetière : celui de Pantin pour Paris et une partie de sa banlieue, à l’époque, se trouvait assez éloigné du point de départ.
Souvent le cortège faisait « escale » dans une église ou autres institutions religieuses : suivant la religion du défunt..
Je me souviens, que sur le trottoir parallèle à celui du cimetière, des restaurants, modestes, servaient des moules et des frites.
A la sortie du cimetière les familles s’y réunissaient
C’était parfois, pour les héritiers et les amis, l’occasion de se retrouver après de longs éloignements et aussi malheureusement, pour régler de « sordides » comptes de successions.
Le cimetière du Père-Lachaise était plus proche, de chez nous, puisque situé à Ménilmontant, sur l’emplacement du domaine de jésuites ou résidait le Père La Chaise, confesseur de Louis XIV.
Il est souvent visité, car il possède de nombreuses tombes de personnages célèbres, ainsi que le mur des Fédérés, où en 1871 furent fusillés par les versaillais, les derniers défenseurs de la commune.
Mais ; il est réservé aux personnalités notoires, fortunées ou possédant déjà un caveau de famille, car situé en plein Paris il se trouve déjà presque saturé.
Ma grand-mère maternelle, qui aimait beaucoup le théâtre, le cinéma, me fit assister en 1923 : boulevard Ménilmontant au passage du cortège, conduisant l’illustre comédienne de la fin du XIX° siècle : Sarah Bernhardt à sa dernière demeure.
Au passage des cortèges, les hommes sur le trottoir s’arrêtaient, ôtaient leur béret, casquette ou chapeau, les femmes se signaient.
Heureusement ces coutumes ont changé.
Après le départ du convoi, le hall restait souillé du passage de la foule, des fleurs et du feuillage qui s’étaient détachés des bouquets. Cette tâche extra, incombait aussi à la concierge.
Tout ce travail pour un salaire de misère.
Heureusement une fois par an, il y avait les « étrennes », les locataires, suivants les services rendus, étaient plus ou moins généreux.
Souvent, ces préposées au « Cordon « se dédommageaient en étant un peu cancanières, avec quelques pièces, on déliait facilement leur langue.
Toute médaille à son revers. ! ! !
Maintenant les immeubles deviennent des « résidences » elles ont des gardiens, souvent des personnages qui font un peu la loi.
Les petits immeubles emploient une femme de ménage, oh ! ! ! pardon : une aide ménagère.
Un code de quelques chiffres ouvre les portes.
Des boîtes à lettres reçoivent directement le courrier du facteur, ou du gardien, sans obliger celui-ci à monter les étages.
Tous ces services remplacent, maintenant, les pauvres « Madeleines » d’antan.