Témoignage de Michel ALDEBERT :Cher Michel,
Nous savons que tout homme est inscrit dans un mystère de vie et de mort. Mais, au long de ce parcours, tu nous as souvent accompagnés et appris que la connaissance de la vérité se dévoile dans le visage du Christ, le chemin véritable.
Tu nous as laissé un témoignage de foi et d’espérance s’il nous arrivait de douter.
Par tes travaux et recherches, inséparables maintenant de ta personnalité, tu nous as laissé des repères sur notre parcours, comme ces objets fixes et visibles sur les côtes qui aidaient autrefois les marins à trouver leur route.
Même si les enseignements de saint Irénée de Lyon, saint Jérôme, saint Augustin et quelques grands penseurs contemporains doivent encore nous être dévoilés plus largement, il reste que notre foi va s’enraciner dans ce limon que, jour après jour, tu as lentement déposé au cours de nombreuses rencontres.
Et que dire de notre amitié affectueuse ? Je crois que tu ne renierais pas ces propos de Cicéron : « Quoi de plus délicieux que d’avoir quelqu’un avec qui l’on ne craint pas de s’entretenir comme avec soi-même ? »
Michel, tu aimais tant ce monde antique, alors encore un «menu plaisir». Il paraît que l’empereur et philosophe Marc-Aurèle, à la veille de quitter la vie, fit le compte de ce qu’il devait à son père, à sa mère, à ses maîtres et à ses amis. Il inscrivit ses plus anciennes dettes, celles dont on finit par n’avoir plus conscience et ne paie jamais. Aujourd’hui, les nôtres à ton égard sont moins glorieuses sans doute mais nous n’oublierons pas ton exemple, tes bontés et tes sourires qui venaient au devant de nous."
***
Témoignages de Jean Jolivet :
Nous n’entendrons plus cette voix chaleureuse et nette, porteuse de tant de savoir. Aimer à le partager était l’un des traits remarquables de la personnalité de Michel Lemoine. Un grand savoir certes, en histoire, en littératures antique, moderne, médiévale. Un de ses sujets préférés en ce dernier domaine était le douzième siècle, l’école de Chartres, sur laquelle il a beaucoup écrit et communiqué, ayant notamment participé à quatre colloques successifs organisés par le Centre médiéval européen de Chartres.
Il voyait dans cette brillante école - et je cite la conclusion du livre qu’il lui a consacré, Théologie et platonisme au XIIe siècle : « un autre Moyen Age, qui ne serait pas scolastique, qui serait épris de beauté, de ferveur, de raison, de poésie ».
Et je pense que cette phrase pourrait, aussi bien, dessiner son propre portrait.
(témoignage lors de la messe d'obsèques).
Nous ne pouvons ouvrir cette première séance de l’année sans y déplorer l’absence de Michel Lemoine, décédé le 6 janvier.
Michel Lemoine était un familier de ces lieux, nous avons, tous ou presque tous, entendu telle ou telle de ses communications sur des sujets médiévaux, ou associant le moyen âge et l’antiquité - par exemple -, sur les traductions médiévales de Platon.
Son érudition était immense et variée, il avait plaisir à la communiquer, sans le moindre pédantisme. La réponse à votre question arrivait comme une balle de tennis.
Il a beaucoup écrit, en des genres divers - ouvrages savants, traductions du latin, poésies, romans ; s’est impliqué dans le théâtre…
C’était un grand actif ; dans son métier de savant certes - participant à des congrès, organisant des publications. Mais aussi dans la cité - très investi dans la vie de sa paroisse du Chesnay, militant contre la guerre d’Algérie en son temps. Artiste - membre de la chorale du C N R S.
On le voyait ouvert, souriant, serviable ; son érudition savait être facétieuse - parfois même osée, et pourquoi pas ?
Il avait lancé, il y a trois ans, une feuille personnelle ayant pour titre Le Moynage, souvenir de Rabelais qui en fournissait aussi l’épigraphe ; chaque numéro contenait une « citation mystère », des «pages oubliées» …
La présence de Michel Lemoine était tonique, rassurante, porteuse de vie.
Il ne cessera pas de nous manquer.
Villejuif (locaux du C N R S), le 18 janvier 2007
***
Témoignage de Max Lejbowicz :
Le Chesnay, le 12 janvier 2006
L’œuvre scientifique de Michel Lemoine est pour une bonne part celle d’un traducteur, d’un homme attaché à traduire les œuvres latines de clercs médiévaux. Il s’y révèle un remarquable latiniste et un non moins remarquable prosateur ou versificateur français. Ses traductions se rapportent à des auteurs de cette période si riche et si décisive pour la formation de l’identité européenne, le XIIe siècle, dont la diversité prodigieuse se reflète fidèlement dans les auteurs retenus.
Michel commence son travail avec Guillaume de Saint-Thierry, un bénédictin devenu cistercien. L’œuvre que, sur les conseils de l’abbé Pierre Michaud-Quantin et de Maurice de Gandillac, il choisit d’éditer et de traduire est le De la nature du corps et de l’âme. Dans ce traité, Guillaume, proche du théoricien de la croisade et des ordres militaires, Saint Bernard de Clairvaux, s’ouvre aux récentes traductions arabo-latines médicales, sans rien renier de son héritage augustinien.
Michel continue son travail avec le traité d’un chanoine régulier qui a rallié l’une des grandes nouveautés du XIIe siècle, le mouvement urbain. Elle prend dans ce cas la forme de l’abbaye de Saint-Victor de Paris, où l’auteur entre comme élève et y devient le plus illustre enseignant. Michel traduit donc l’Art de lire de Hugues de Saint-Victor. Quelles que soient les particularités que chaque époque apporte à l’art de lire, il reste qu’au moins dans la tradition européenne, il n’y a pas d’humanité accomplie sans cette maîtrise de la lecture qui ouvre, à celui qui s’efforce de l’atteindre, la maîtrise de l’écriture et donc celle de la pensée. Si Michel n’a rédigé que par Hugues interposé un art de lire, il fut un lecteur exigeant, un écrivain particulièrement soigné, un penseur rare.
La traduction suivante est un feu d’artifice. Il s’agit de la Cosmographie de Bernard Silvestre, que, fidèles au Silvestris latin, certains appellent Bernard le Sauvage. L’auteur n’en dédie pas moins son œuvre en prose et en vers à un modèle d’humanité, à Thierry de Chartres, dont il fut l’ami et peut-être le disciple. Je cède ici la parole à Michel qui avait lu tout ce qui avait été écrit sur Bernard Silvestre et qui était sans doute le médiéviste qui l’avait le plus lu : « Bernard, écrit Michel, tente de soulever le voile recouvrant les sublimes arcanes de la pensée divine, mais décrit très concrètement l’être humain. Il exprime les aspirations religieuses les plus élevées, et chante, pour conclure cet opéra de l’espace, les délices de la sexualité, prenant congé, dans un climat de sensualité mystique, d’un lecteur qui, à chaque page, aura été touché dans son intelligence ou dans sa sensibilité par une évocation, une formule qui l’atteindra au plus intime. »
Sa dernière traduction parue est de facture plus classique. Elle est consacrée à cet aérolithe de la culture médiévale, à l’École de Chartres pour ne pas le nommer. Bernard de Chartres, Guillaume de Conches, Thierry de Chartres, Clarembaud d’Arras en sont les éléments fugaces et pérennes, éclats qui ajoutent un surcroît de clartés aux lumières du moyen âge.
Comment peut-on quitter les traductions de cet amoureux de la langue que fut Michel sans évoquer son œuvre proprement littéraire ? Michel, si tu as écrit l’Île morte, c’est parce que tu voulais vivre sur une terre pleine de vie. Si tu as écrit un Paris perdu, c’est pour mieux te retrouver dans le labyrinthe des grandes villes. Et si tu as écrit Soleil froid, c’est pour mieux affirmer ton goût de la chaleur humaine, dont tes Caissières portent témoignage.
En honorant l’historien et l’écrivain que tu fus, ceux qui t’ont connu rendent hommage à l’homme exemplaire que tu restes.