CHANGER LA POLITIQUE EN MARTINIQUE : CONTRAINTES ET ENJEUX D’UNE NOUVELLE DONNE par Fred CONSTANT Mes premiers mots seront pour saluer d’emblée l’initiative qui nous réunit aujourd’hui et que l’on doit à la conjonction des efforts tenace de deux associations particulièrement dynamiques : “Elles Aussi Martinique” toujours à la pointe de l’actualité et “Contact Entreprises” à l’interface des entreprises et de la société. J’ai plaisir à y voir la naissance d’un véritable espace public de discussions et d’échanges, hors des dogmes et des passions, si rare et si précieux dans et pour notre île. En écho au thème des réflexions qui nous réunit aujourd’hui et pour cadrer mon propos, je voudrais offrir à votre sagacité cette formule séminale de George Orwell dénonçant, avant l’heure, les ravages du politiquement correct :
“Il y a en permanence une orthodoxie, un ensemble d’idées que les bien-pensants sont supposés partager et ne jamais remettre en question.(..) Quiconque défie l’orthodoxie en place se voir réduit au silence avec une surprenante efficacité” “Changer les mentalités” revient donc à favoriser l’évolution des orthodoxies, c’est-à-dire du prêt-à-porter intellectuel, qui gouvernent le traitement des problèmes sociaux. L’entreprise n’est pas sans risques. Elle en est d’autant plus salutaire. Rapporté au domaine politique, l’exercice ne gagne pas en modestie : “changer la politique” rappelle le slogan publicitaire des années 70 “changer la vie”. Nous savons tous ce qu’il en est advenu à l’épreuve des choix concrets. Pourtant, l’observateur de la vie politique doit avoir le souci constant de poser des questions pertinentes, c’est à dire dérangeantes mais aussi de proposer des réponses en tentant de convaincre de leur bien-fondé. Il doit également pouvoir, de temps à autre, s’affranchir de sa neutralité bienveillante, celle qui marque d’in sceau particulier ses diagnostics, pour suggérer modestement des pistes de changement. Cela ne l’exonère en rien de la nécessité impérieuse d’un constat impartial. C’est donc par là qu’il convient de commencer. OU EN EST LA POLITIQUE INSULAIRE AUJOUR D’HUI ? Des informations disponibles et des analyses réalisées, le diagnostic est unanime : les choses ne vont pas comme on le souhaiterait. Les spécialistes ont, depuis plusieurs années, annoncé la crise de l’organe politique insulaire. Celle-ci revêt une triple dimension cumulative : recul de la participation, déclin des idéologies, affaiblissement des partis politiques. Rappelons-en brièvement les termes. Tout d’abord la crise de la participation. Elle traduit le décalage entre les attentes de la population et les propositions des partis politiques. Ceci n’est pas propre à la Martinique. Un tel court-circuit, qui apparaît dans nombre de sondages, ne s’explique pas seulement par des déterminants historiques ; divers facteurs conjoncturels montrent à quel point la démobilisation de la population martiniquaise résulte du manque de lisibilité des programmes préconisés. Ensuite la panne des idéologies. faute d’identification précise ou de concurrence réelle, les partis politiques échouent à faire rêver d’un monde meilleur. L’éventail des options s’est rétréci et les clivages passent aujourd’hui au sein même des formations rivales. D’où l’affaiblissement des partis eux-mêmes qui ne parviennent plus à remplir leurs missions principales, notamment la structuration de l’opinion politique, la formulation de politiques alternatives, et la mobilisation des électeurs. Ce constat génère, à mon sens, plusieurs tendances, dans l’espace politique local. La première, le “fétichisme institutionnel“, consiste à chercher systématiquement une solution statutaire aux problèmes rencontrés par la société dans sa globalité. Héritée de l’histoire, cette tendance confine à la fuite en avant et au mirage démiurgique. La deuxième, l’obligation de moyens prévaut, ad nauseum, sur l’obligation de résultats, c’est à dire le réflexe permanent de la main tendue, du “toujours plus” l’emporte presque systématiquement sur toutes évaluation préalable et analyse prospective. Troisième tendance, la pauvreté économique des doctrines politiques , favorise une propension à la fixation identitaire. Il ne suffit plus aujourd’hui, faisant fi des contraintes, de réclamer, à cor et à cri, des spécificités ou des dérogations alors même qu’on a de plus en plus de mal à définir au singulier l’identité martiniquaise. Peut-on réduire celle-ci à un phénotype ? Une origine géographique ? Une appartenance ethnique ? Dernière tendance profondément ancrée dans la classe politique, la croyance selon laquelle l’augmentation du pouvoir local garantirait à la fois l’élévation des performances publiques et celle du niveau de démocratie locale. Or, les études disponibles n’ont pu démontrer les vertus de la décentralisation sur ces deux plans ;les grands gagnants en sont les élus tandis que les citoyens sont toujours aux marges du pouvoir de décision. Ceci ne condamne pas le pouvoir local en lui-même mais invite à plus de lucidité. Parce qu’elles ne sont pas satisfaisantes, ces quatre tendances, schématiquement définies, invitent au changement.
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(suite) LA NECESSITE D’UNE NOUVELLE DONNEPourquoi changer la politique ? L’enjeu justifie-t-il un tel changement ? Oui, si l’on n’oublie pas que la politique vise, pour l’essentiel, à régler pacifiquement les conflits qui surgissent au sein de toute collectivité, tout en donnant à la population les raisons de croire et d’espérer dans l’avenir. A cela s’ajoute la nécessité d’un management adapté, soucieux d’une efficacité accrue de l’action publique. On peut infiniment mieux faire que ce que nous faisons aujourd’hui, en matière de gestion publique, dans le cadre des contraintes actuelles. Comment changer ? Quelles pistes concrètes conviendrait-il de suivre dans cette perspective ? En premier, mettre le développement, c’est-à-dire l’élévation du niveau des satisfactions individuelles et collectives, au centre de la vie politique. Ce n’est malheureusement pas encore le cas. En deuxième lieu, susciter l’émergence d’un compromis historique autour des grandes questions conditionnant le développement. Au premier chef la sanctuarisation de l’entreprise, c’est-à-dire la défense d’un environnement favorable au développement des richesses locales dans le respect du droit du travail et de l’intérêt collectif. Il convient en troisième lieu, répétons le, d’élever le niveau de la performance publique, en s’assurant que chaque franc prélevé se traduise par un gain pour la collectivité et que chaque franc dépensé ne décourage pas l’initiative et la responsabilités individuelles. Cela pourrait utilement être mis en oeuvre, entre autres exemples, dans les domaines du transport collectif et du logement. En dernier lieu, il importe aujourd’hui de diffuser davantage la culture d’entreprise dans notre population en multipliant les formations professionnalisées telles celles qui commencent à voir le jour en partenariat avec les entreprises. La Martinique dispose des moyens de ce changement, et des talents pour le conduire ; reconnaissons la qualité de nos enfants comme on le fait à l’extérieur ; cessons de nous auto-flageller ou de nous chamailler, ayons confiance en nous ! Car, comme dit le poète, “là où croît le péril de l’Homme croît aussi ce qui peut le sauver”. Fred CONSTANT Professeur des Universités Consultant, Analyste politique
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