LA RESPONSABILITÉ DE TOUSpar Serge HARPIN
La fascination face au prestige ou à l’illusion de prestige — renforcée par " l’esprit de clocher " et aussi par la démagogie politique — conduit trop souvent à banaliser l’inqualifiable sous le motif, ô combien commode, de " querelle de personnes " (autrement dit sans enjeux engageant la responsabilité de tous).
Monsieur Barreteau,
J’accuse réception de votre invitation au colloque que vous organisez les 9-10-11 novembre 2005 sur le thème du métissage. Ma philosophie du débat et de la fonction sociale des intellectuels m’interdit, je le regrette, d’y répondre. Deux arguments suffiront pour justifier cette résolution :
1/ La production et la diffusion des idées, certes essentielles, ne suffisent pas, je l’ai toujours pensé, pour définir la fonction intellectuelle. Il faut nécessairement y ajouter une autre dimension primordiale dans l’ordre des valeurs, à savoir la responsabilité morale par rapport aux idées produites et diffusées ; autrement dit, c’est un impératif catégorique que de se préoccuper des conduites que ces idées peuvent induire et par conséquent des valeurs qu’elles véhiculent dans leur contenu comme dans leur finalité. Et ceci vaut davantage encore dans une société, comme la nôtre, profondément désorientée. Le prestige dont peut être auréolé tel ou tel intellectuel fait, il ne faut pas se priver de le répéter, que ses idées et les valeurs qui s'y rattachent sont susceptibles d’être relayées et démultipliées sans la distance critique nécessaire. D’où l’exigence sans cesse de débats contradictoires et non de concerts de laudateurs. La fascination face au prestige ou à l’illusion de prestige — renforcée par " l’esprit de clocher " et aussi par la démagogie politique — conduit trop souvent à banaliser l’inqualifiable sous le motif, ô combien commode, de " querelle de personnes " (autrement dit sans enjeux engageant la responsabilité de tous). Cette banalisation de la vilenie est pleinement à l’œuvre quand on prétend associer " bourreaux " (au sens créole) et " victime " dans un échange intellectuel dont le sérieux scientifique devrait, pense-t-on, miraculeusement faire oublier, dans une pseudo fraternité intellectuelle, les " incidents malheureux " qui ont conduit récemment à la condamnation par les tribunaux d’un " notable " d’une secte universitaire martiniquaise pour diffamation [diffusion par Email et sous fausse signature d’accusations de " pédophilie " dans le but " d’assassiner socialement " un contradicteur]. Cette banalisation est d’autant plus coupable que ledit " notable " a des antécédents bien connus et qu’il continue à sévir dans le même registre, cette fois ci " planqué ", lâcheté oblige, derrière une adresse Email et sans signature (" alizes.newsfact@hotmail.com ").
2/ Pour ceux qui s’intéressent un peu à l’histoire et qui par conséquent ne se laissent enfermer ni dans l’incantation compulsive de la mémoire, ni dans le ressentiment, il apparaît de manière évidente que le développement des pratiques et des systèmes totalitaires ou fascistes est indubitablement lié à la capitulation des élites intellectuelles (et aussi des classes moyennes). Elite intellectuelle dont la fonction de prescripteur social n’est plus à démontrer. Nous sommes en Martinique, quoique disent les incrédules, dans une configuration qui n’est pas très éloignée de celle d’Haïti pendant la période Aristide : la démocratie politique formelle occulte en effet, de fait, la régression réelle des pratiques et des rapports sociaux dans la société civile ; régression qu’il faut corréler avec la précarité grandissante et l’aggravation des inégalités. C’est là un bon terreau pour le " nationalisme communautaire " rampant qui émerge dans notre pays et dont les haïtiens et les saint luciens font depuis peu les frais. Un nationalisme extrême-droitier et réactionnaire mais encore honteux, qui avance par conséquent camouflé à l’abri du nombrilisme identitaire ambiant ; nombrilisme identitaire dont la finalité est en réalité le refoulement hors du champ de la politique, de la réflexion et de la recherche en sciences sociales et en littérature de la question sociale. La capitulation dont nous parlons prend en la circonstance la forme bien connue du cynisme. Un cynisme qui consiste à inviter un personnage que les tribunaux viennent de condamner pour des pratiques absolument indignes à disserter doctement sur le métissage. Lequel métissage, paradigme à la mode, est posé par son " école " de pensée (" la créolité ") comme une valeur (de même que " l’aryanité " en était une pour les nazis) et non comme un fait qui plus est d’une déconcertante banalité. Les chinois avaient raison de dire que le poisson pourrit par la tête…
Salutations.
Serge HARPIN